Les méthodes d'enquête

Les méthodes quantitatives

Les statistiques officielles sur la criminalité et les enquêtes de victimisation cherchent à obtenir des informations quantitatives sur les actes criminels et sur les victimes. Elles permettent d'obtenir un portrait qui permettra ensuite de concevoir des politiques publiques, des programmes de prévention et d'intervention tout en suivant l'évolution statistique de la criminalité selon les années et les territoires.

Les statistiques criminelles sont compilées à partir des offenses reconnues par la loi et rapportées à la police. Toutefois, certains crimes sont clairement plus signalés que d'autres. Le meurtre est un crime presque toujours rapporté aux policiers. Il en va de même, mais dans une moindre mesure, avec les cambriolages car le rapport de police constitue un préalable pour obtenir une indemnisation des compagnies d'assurance. D'autres crimes comme les agressions sexuelles sont des infractions criminelles très peu rapportées. Les préjugés défavorables envers les victimes, la lourdeur du système judiciaire et les résultats souvent décevants en regard des démarches légales souvent pénibles pour la victime expliquent la faible dénonciation de la violence sexuelle. Selon une enquête de Statistique Canada, seulement 10 % de ce type d'offenses est signalé à la police.

Les enquêtes de victimisation constituent un autre moyen pour documenter l'incidence des actes criminels. Elles ne ciblent pas les actes criminels comme tels mais plutôt les personnes susceptibles d'être victimes de violence. Il s'agit d'obtenir un portrait de la victimisation, que les actes criminels aient fait l'objet ou non d'une intervention du système pénal. Les enquêtes de victimisation peuvent être réalisées à l'aide de questionnaires mais aussi par des commissions d'enquête, sondages, focus groups , marches exploratoires, etc. Les résultats de ces enquêtes font ressortir un plus haut taux de victimisation que les statistiques sur la criminalité. Statistique Canada produit périodiquement une Enquête sociale générale (1988, 1993, 2000). Toutefois, il y a encore une partie des victimes et des actes criminels qui n'est pas comptabilisée.

Limites

Les statistiques officielles sur la criminalité sont l'instrument de base pour évaluer le risque d'un acte criminel et pour justifier la pertinence du sentiment d'insécurité. C'est un problème fondamental dans le cas de l'insécurité des femmes. En effet, depuis longtemps, on retrouve un lien faible et variable entre les statistiques officielles de la criminalité et le sentiment d'insécurité de l'ensemble de la population. De plus, les limites et difficultés inhérentes à ces méthodes de cueillette de données motivent la recherche de méthodes complémentaires et alternatives.

Il est souvent reproché aux enquêtes sur la sécurité des personnes, y compris les enquêtes nationales, de ne pas mettre suffisamment en lumière le sentiment d'insécurité des femmes. Cela peut s'expliquer par les raisons suivantes :

  • les enquêtes présentent des résultats finaux où les sexes sont confondus dans une moyenne qui ne rend compte ni de la réalité des hommes, ni de celle des femmes;
  • certaines enquêtes contiennent des données désagrégées selon les sexes. Toutefois, dans la plupart des cas, la variable genre demeure une variable parmi d'autres et n'est pas associée à une problématique de sécurité particulière aux femmes;
  • les enquêtes nationales utilisent une méthodologie quantitative avec des questionnaires standardisés proposant peu de questions et un choix de réponses limité;
  • les enquêtes qui étudient la victimisation et le sentiment d'insécurité ne font pas toujours ressortir les crimes particuliers dont sont victimes les femmes et qui, pourtant, contribuent à leur insécurité dans les lieux publics;
  • les comportements qui suscitent un sentiment d'insécurité ne sont pas toujours des actes définis comme un crime au sens pénal. Plusieurs comportements déviants des hommes sont des actes non criminalisés mais pouvant générer un sentiment d'insécurité chez les femmes (ex : suivre une femme seule dans la rue la nuit);
  • les recherches scientifiques sur la peur du crime et le sentiment d'insécurité connaissent elles aussi une série de difficultés relatives aux mesures de l'insécurité.

Une vision réductrice du genre

Dans le domaine de la sécurité urbaine, la variable genre est une composante fondamentale et spécifique de la problématique. Pourtant, cette composante est encore négligée par certains chercheurs et professionnels. Cela peut s'expliquer, entre autres, par la vision encore dominante où «le citoyen» sert de référence universelle. La présence des femmes dans le monde de la recherche et dans la vie publique demeurent faibles et l'influence de l'analyse féministes est limitée à certains secteurs. Par ailleurs, les outils permettant d'appliquer l'approche différenciée selon les sexes sont encore rares et peu diffusés.

Ces constatations sont aggravées par l'utilisation des statistiques officielles sur la criminalité comme source principale, voire unique, de données sur la criminalité, les victimes, la peur et le sentiment d'insécurité.

Les conséquences

Étant donné leurs limites, l'utilisation des statistiques officielles sur la criminalité comme source principale pour comprendre la réalité de l'insécurité a des conséquences importantes sur la manière dont est compris ce problème et, sur les méthodes d'intervention et les actions proposées. Ainsi :

  • les statistiques officielles sur la criminalité et la victimisation tendent à démontrer que le sentiment d'insécurité des femmes serait disproportionné par rapport au risque dit objectif. Leurs résultats pourraient même servir à justifier l'affirmation selon laquelle les femmes n'ont pas raison d'avoir peur et que leur sentiment d'insécurité est irrationnel. Cela alimente certains mythes et préjugés (voir fiche 3 de la boîte à outils) qui sont propagés par les institutions et les médias et qui influencent l'opinion publique et les femmes elles-mêmes.
  • d'une manière générale, ces enquêtes invalident l'expérience des femmes puisqu'elles occultent une partie importante de leur réalité et induisent en erreur les intervenantEs et les décideurEs quant aux constats et aux actions à entreprendre.
  • Par conséquent, le sentiment d'insécurité des femmes est traité de manière inadéquate puisque peu de recherches approfondissent un phénomène perçu comme irrationnel.

Quelques enjeux

L'enjeu principal est celui du développement de méthodes tenant compte de la réalité des violences subies par les femmes et de leur insécurité en milieu urbain. Les enquêtes devraient chercher à tracer un portrait juste de la situation afin de favoriser les intérêts des femmes et des actions adaptées qui leur permettraient de sortir de la violence, de briser leur isolement et d'augmenter leur autonomie. À cet effet, nous suggérons :

  • d'éviter d'utiliser uniquement les données sur la criminalité pour quantifier et expliquer le sentiment d'insécurité;
  • d'utiliser des méthodologies qualitatives pour compléter les données quantitatives;
  • d'assurer la participation des femmes et des organismes travaillant sur la violence aux différentes étapes de l'enquête;
  • d'améliorer les stratégies de recherche quantitative pour faire ressortir les données sur l'insécurité des femmes;
  • d'effectuer des enquêtes de victimisation à l'échelle locale et nationale qui tiennent compte des réalités de violence que vivent les femmes;
  • de développer des outils pour intégrer l'analyse différenciée selon les sexes dans toutes les enquêtes relatives à la criminalité et au sentiment d'insécurité;
  • d'établir des liens et favoriser le transfert de connaissances entre les chercheurEs et les intervenantEs pour donner suite aux enquêtes afin de sortir les femmes de leur isolement.

Qu'en pensez-vous ? Faites nous part de votre expérience.

  • Quelles données utilisez-vous pour établir le portrait de l'insécurité vécue par les femmes dans votre localité, votre région ou votre pays ?
  • Les données sont-elles ventilées en fonction des sexes et les résultats présentés le sont-ils en fonction des réalités différentes des hommes et des femmes ?
  • Quels sont les moyens qui ont été pris pour réaliser vos objectifs d'enquête en tenant compte du genre ?
  • Comment utilisez-vous les enquêtes pour établir le choix de vos interventions, que vous soyez un groupe de femmes, un organisme de prévention du crime, un intervenant municipal ou gouvernemental ?
  • Comment peut-on s'assurer que les méthodes d'enquête contribuent à briser l'isolement des femmes, renforcer leurs capacités d'action et développer leur autonomie ? Que pourrait-on faire pour que les enquêtes servent à l'empowerment des femmes ?
  • Comment s'assurer que les enquêtes fassent aussi ressortir les réalités des femmes victimes de double discrimination pour mieux intervenir auprès d'elles ?
  • Quels sont vos partenaires dans ces opérations de cueillette et d'analyse de données et quel est leur rôle ?
  • Quelles sont, selon vous, les difficultés rencontrées et les perspectives futures ?
  • Quelles seraient vos principales recommandations concernant les méthodes d'enquête ?
  • Votre pays, région ou ville publie-t'il régulièrement des statistiques sur la sécurité et le sentiment de sécurité de la population ?
  • Si vous travaillez dans le domaine de la recherche, avez-vous réalisé des enquêtes sur le sentiment d'insécurité ? Si oui, veuillez nous donner les références de ces documents.

Merci de compléter les fiches du répertoire.

Pour en savoir plus

Andrew, Caroline. 1999. «Les enquêtes de sécurité : Stratégies de pouvoir pour les femmes ou outils de contrôle étatique ?», In Actes de séminaire : Genre et gestion urbaine et environnementale, pp. 103-110.

Comité canadien sur la violence faite aux femmes. 1993. Rapport final - Un nouvel horizon : Éliminer la violence pour atteindre l'égalité. Ottawa: Le Comité.

Fattah, E.A. 1981. «Les enquêtes de victimisation : leur contribution et leurs limites», Déviance et Société, vol. 5, no. 4, pp. 423-440.

Groupe de travail sur les agressions à caractère sexuel. 1995. Rapport final - Les agressions sexuelles : Stop. Québec: Le Groupe de travail.

Statistique Canada. Aperçu des différences entre les crimes déclarés à la police et les crimes déclarés par les victimes. 1997. Ottawa : Statistique Canada, no. 85-542-XIF.

Ventimiglia, Carmine. 1996. Gender Difference, Urban Safety and the Quality of Women's Lives in European Cities. [s.l.] Programme Cittàsicure, Regione Emilia-Romagna.

Zauberman, Renée. 1982. «Grandes enquêtes en recherche pénale et difficultés de réalisation», Déviance et Société, vol. 6, no. 3, pp. 281-309.

 

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Dernière mise à jour : 28 novembre 2003