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Les marches exploratoires à Paris
Marylène Lieber
Doctorante en sociologie, Université
de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, Guyancourt, France
Résumé
En France, les politiques de sécurité
sont conçues en termes neutres ; les violences envers
les femmes ne font pas généralement l'objet d'une
attention spécifique de la part des services publics.
Les politiques de sécurité ignorent la dimension
de genre (v. g. les statistiques policières ne sont pas
ventilées selon le sexe des victimes). Les instances
municipales se sont féminisées, mais les politiques
publiques restent neutres, conformément à la tradition
républicaine qui tient pour suspects les particularismes.
Paris fait exception depuis l'élection en mars 2001 d'un
maire socialiste qui tente d'intégrer dans la politique
municipale la question des violences envers les femmes et qui
a proposé la mise en place de marches exploratoires.
Deux arrondissements y ont donné suite:
le 12e, relativement calme et bourgeois, dont les quartiers
périphériques sont considérés comme
problématiques ; le 19e, arrondissement populaire, en
mutation par l'arrivée de personnes des classes moyennes,
voire aisées. Dans les deux cas, les marches ont été
organisées par des élues. Ces marches, dont l'exposé
présente le déroulement, se sont avérées
marginales, car elles sont peu connues. De plus, leur suivi
est plus ou moins satisfaisant et les élues qui en étaient
les instigatrices étaient dans une logique de compétition
et échangeaient peu.
Dans le 12e arrondissement, l'institutionnalisation
des marches exploratoires se fait au détriment de la
"centralité" des femmes dans l'action. Dans
le 19e, les femmes restent au centre de l'action, mais les marches
ne sont pas prises en considération par la municipalité.
Néanmoins, elles permettent peut-être à
certaines femmes d'occuper l'espace public.
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Dans ce court exposé,
je vais présenter rapidement le contexte français des
politiques de sécurité et des politiques visant l'égalité
femmes/hommes. Puis j'exposerai une observation de marches exploratoires
telles qu'elles sont mises en place à Paris, avant de terminer
sur mon analyse des enjeux que ces marches soulèvent.
Contexte
En France, les politiques de sécurité
sont généralement pensées en des termes neutres
et les différentes actions mises en place prennent rarement
en considération, voire jamais, les questions des violences
envers les femmes dans l'espace public ou privé. Paris fait
cependant exception : depuis mars 2001, le nouveau maire socialiste
tente d'intégrer cette thématique dans sa politique
municipale. D'une part, un avenant au contrat local de sécurité
(1) a été rédigé. D'autre part, s'inspirant
de l'expérience canadienne, il a proposé de mettre en
place dans tous les arrondissements de Paris des marches exploratoires.
C'est une grande première en France.
Jusqu'ici, les violences faites aux femmes étaient
et sont toujours traitées par des commissions départementales.
Ces commissions départementales sont totalement séparées
des politiques dites de sécurité et, généralement,
elles abordent les seules questions de violences conjugales. Ainsi,
les violences envers les femmes dans les espaces publics ne font-elles
généralement pas l'objet d'une attention particulière
de la part des services publics, si ce n'est quelques recommandations
partielles des services de police incitant les femmes à "
faire attention lorsqu'elles sont seules " ou encore à
" marcher vite ".
Les politiques de sécurité, elles, sont
le plus souvent considérées comme n'ayant aucune raison
de prendre en considération la dimension de genre : les statistiques
policières ne sont pas ventilées par sexe des victimes,
les catégories de ces statistiques ne sont pas construites
de façon à pouvoir repérer les violences envers
les femmes (qui sont répertoriées dans des catégories
diverses telles que coups et blessure, agression sexuelle, tentative
d'homicide, etc.).
Dans ce contexte, l'initiative du maire de Paris semble
donc extrêmement progressiste ! Et ce d'autant plus que, si
la France a adopté une loi sur la parité (2) en politique
lors des mêmes dernières élections municipales,
si le gouvernement socialiste en place jusqu'à très
récemment s'est montré favorable aux mesures visant
l'égalité entre les hommes et les femmes, force est
de constater qu'au niveau local de nombreux obstacles minorent la
portée de la loi sur la parité d'une part, et des politiques
d'égalité des chances ensuite. En effet, si les instances
politiques municipales se sont féminisées, les politiques
publiques, elles, restent généralement considérées
comme neutres. Cet état de fait peut s'expliquer de deux manières.
Premièrement, la tradition républicaine française
suspecte tout " groupe " de particularisme et ne reconnaît
de ce fait aucun groupe social comme pouvant faire l'objet de politiques
particulières (3). Ensuite, en raison de cette conception républicaine
de l'action politique, notamment, la vive polémique qu'a suscité
la loi sur la parité a eu pour résultat de poser le
débat en termes d'égalité numérique (4)
: les femmes sont décrites comme plus concrètes, on
loue leur " il nouveau ", mais en aucun cas elles
ne doivent être des représentantes des femmes, pas plus
que leur action ne doit déroger à l'exigence de l' "
intérêt général ".
Aujourd'hui, l'initiative du maire est donc extrêmement
progressiste, mais elle est confrontée malheureusement au contexte
français relativement défavorable à la prise
en compte de la dimension de genre dans les politiques publiques.
Est-ce que cela influence la portée des marches exploratoires
?
Les marches exploratoires dans le 12e et dans
le 19e arrondissement de Paris
Deux arrondissements ont mis en place des marches
exploratoires (5). Le 12e arrondissement, un arrondissement très
étendu de la ville de Paris, relativement calme et bourgeois,
mais dont les quartiers périphériques sont considérés
comme plus problématiques. Le 19e arrondissement, qui lui est
un arrondissement populaire, dont certains quartiers sont en train
de se peupler d'habitants des classes moyennes, voire aisées.
Dans d'autres quartiers, le taux de personnes d'origine étrangère
est important, avec une forte population d'origine chinoise, africaine
et maghrébine.
Dans les deux arrondissements où se déroulent
des marches exploratoires, les organisatrices de ces marches mettent
en avant le fait que celles-ci sont un des outils de définition
de la politique de prévention et de sécurité
sur la vie publique et s'inscrivent dans une démarche de démocratie
participative : les habitants d'un quartier sont mieux à même
de faire un diagnostic des problèmes d'un quartier. Mais elles
sont mises en pratique de manière relativement différente.
Dans le 12e tout d'abord, des marches ont été
organisées à deux reprises. La première a eu
lieu en février 2001, au moment des élections. Un an
après, jour pour jour, quatre marches ont été
organisées en même temps. C'est la maire (PS) de l'arrondissement
qui les a mises en place en faisant appel aux services de la mairie.
Après une longue attente de la réponse des services
sollicités, la première marche a eu pour effet de sécuriser
un carrefour et d'améliorer les éclairages sous un tunnel.
La seconde a été organisée de la même façon
et extrêmement médiatisée, mais on n'en connaît
pas encore les résultats.
Le jour de la seconde marche il y avait un grand nombre
de femmes relativement jeunes, qui pour beaucoup travaillent à
la mairie, et quelques hommes d'une cinquantaine d'années,
tous représentants des services de la voirie. Il y avait encore
quelques habitantes plus âgées et surtout énormément
de journalistes, une sociologue
La plupart des personnes étaient
d'origine française ou européenne. Les marches ont débuté
à 19 heures. A cette époque de l'année il fait
déjà nuit, mais les rues sont encore très animées,
les magasins sont ouverts, les gens rentrent du travail. La marche
a laquelle j'ai participé, a mal débuté parce
qu'il y avait des journalistes de France 2 avec une énorme
caméra et qu'ils se sont plaints que tous les gens participant
à cette marche étaient soit des employés de la
mairie, soit des journalistes. Ils sont donc partis, voir une des
autres marches. Ensuite, la marche a continué sans qu'il y
ait vraiment de commentaires, avant que tout le monde se retrouve
à la mairie pour débattre de ce qui avait été
repéré. Un rapporteur pour chaque groupe a présenté
les résultats aux autres.
La maire du 12e prévoit de faire d'autres marches
sur des thèmes divers, notamment la sécurisation des
sorties d'école. Si au début, ces marches étaient
complètement féminines, elles deviennent de plus en
plus mixtes - il s'agit, avant tout, de donner la parole aux habitants.
Une des raisons évoquées par les élues de gauche
pour expliquer ce changement de point de vue concerne le thème
de la sécurité. Dans le contexte actuel, il est problématique
car il renvoie à une thématique sécuritaire et
stigmatisante.
Dans le second arrondissement, le 19e, les marches
sont mises en place par l'élue chargée de l'égalité
hommes-femmes, élue verte dans une mairie PS (6). En octobre
2001, tout d'abord, elle a organisé une première marche
dans une partie extrêmement défavorisée du 19e
arrondissement où il y a un important trafic de stupéfiants.
Cette marche a réuni une quarantaine de personnes, surtout
des femmes, de tous âges et de toutes origines, et elle a permis
de mettre en évidence que bon nombre d'espaces étaient
laissés à l'abandon avec des recoins obscurs, peu de
cabines téléphoniques, aucun taxi ou transport public.
Des courriers ont été envoyés aux services de
la mairie de l'arrondissement pour que des travaux de requalifications,
auxquels les femmes soient associées soient prévus.
L'élue chargée de l'égalité attend encore
les réponses.
En février 2002, une seconde marche a été
organisée par la même élue dans une autre partie
défavorisée de cet arrondissement. Elle a fait appel
au conseil de quartier pour définir avec les personnes intéressées
l'itinéraire désiré. Le jour de la seconde marche,
il y avait une dizaine de femmes de toutes origines, âgées
de 25 à 50 ans. La marche a débuté vers 20 h
30 sur une place que tout le monde décrit comme sinistre et
dangereuse. Au fur et à mesure de la marche, les habitantes,
pour la plupart des militantes associatives ont commencé à
discuter des craintes qu'elles avaient lorsqu'elles se promenaient
à tel ou tel endroit, crainte plus importante pour les femmes
enceintes ou avec des enfants en bas âge. L'itinéraire
a ensuite été détourné pour aller voir
une crèche où bon nombre de femmes placent leurs enfants,
crèche qui se trouve sous le périphérique, dont
les murs sont noirs de crasse. Elles ont longuement commenté
le bruit incessant insupportable pour les puéricultrices et
les enfants. La marche a continué ainsi durant trois heures
avant de perdre petit à petit des participantes qui rentraient
chez elle lorsqu'elles étaient à proximité.
Le discours, ici, est plus directement féministe
puisque, si les habitants sont bien au cur des problèmes
qui touchent un quartier, c'est parce que, comme l'affirme un document
explicatif, " nous sommes conduits à toucher du doigt
au quotidien tous les problèmes, les injustices et les contraintes
qui sont liées à la condition féminine et à
l'inégalité persistante entre les femmes et les hommes
".
Les enjeux et les limites des marches exploratoires
à Paris
Le premier constat que l'on peut faire est que ces
marches sont totalement marginales. En effet, dans ces deux arrondissements,
un contrat local de sécurité est en train de se mettre
en place (7). Différentes parties sont invitées à
faire un diagnostic local, mais les marches exploratoires ne sont
pas connues ou seulement de manière marginale. Et ce, même
dans le 12e arrondissement où la maire est l'instigatrice des
marches. On aurait pu penser qu'il en serait plus fait cas que dans
le 19e arrondissement, où l'instigatrice des marches est également
marginalisée par son appartenance partisane. La marginalité
de ces marches s'observe également quand on s'intéresse
au suivi par la municipalité. L'élue du 19e n'a pas
de réponse à ses demandes, l'élue du 12e a mis
un an à en avoir une. Néanmoins, dans le 12e arrondissement,
les modifications demandées ont eu lieu. Selon une des organisatrices
de ces marches, c'est parce qu'elles ont intégré quelques
membres des services municipaux aux marches (8).
En deuxième lieu, on remarque que les deux
élues à l'initiative de ces marches sont dans une logique
de compétition et ne communiquent pas entre elles, pas plus
qu'elles n'ont des échanges à propos de leur expérience.
Peut-être est-ce là encore une question d'appartenance
partisane, ou alors est-ce une manière de faire qui diverge.
En effet, les deux marches sont mises en place de manière fort
différente. Dans le 12e c'est une logique d'imposition qui
prime (du haut vers le bas, la maire demande aux salariées
de la mairie d'y participer), alors que c'est une logique contraire
qui prévaut dans le 19e (9).
Par ailleurs, on peut se demander dans quelle mesure
ces marches touchent un grand nombre de femmes, puisqu'on l'a vu,
dans l'une d'entre elle, il n'y avait que des femmes d'origine française
ou européenne. Il semble effectivement que la manière
dont ces marches sont mises en place est importante. Dans l'un des
cas, elle est mise en place à travers un comité de quartier
et touche donc une population plus diversifiée. Cette démarche
permet aussi aux participantes de mieux se sentir concernées
par la question et de s'approprier les marches, comme on l'a vu dans
le 19e où les femmes ont dévié de l'itinéraire
initial.
En dernier lieu, il semble que dans le 12e arrondissement,
l'institutionnalisation de ces marches ne se fait qu'à la condition
de minimiser la dimension de genre. Elles deviennent thématiques
et mixtes. Les limites constatées sont, selon moi, à
mettre en lien avec le contexte français dans lequel, on l'a
vu, la question du genre n'est que rarement prise en considération
dans les politiques publiques ou alors se confronte à des résistances
fortes. Dans les cas qui nous intéressent, les actions concernant
les politiques de sécurité restent pensées comme
neutres et les marches exploratoires considérées comme
un " gadget " des élues (10). Ainsi, le suivi est-il
relativement faible, parce que le maire de Paris, s'il a insisté
pour que les mairies d'arrondissement se réapproprient des
marches exploratoires, n'a pas créé les conditions d'un
suivi adéquat.
Conclusion
L'exemple des marches exploratoires à Paris me semble intéressant
pour illustrer un " mauvais exemple " de tentative d'intégrer
la dimension de genre dans les politiques locales de sécurité.
En effet, dans le premier cas du 12e arrondissement, l'institutionnalisation
des marches exploratoires (il va y en avoir de plus en plus, le suivi
commence à fonctionner) se fait au détriment de la "
centralité " des femmes dans l'action. Dans le second
exemple, les femmes restent au centre de l'action, mais les marches
sont totalement marginalisées et non prises en considération
par la municipalité.
Néanmoins, ne peut-on pas penser qu'elles permettent
tout de même à certaines femmes d'occuper l'espace public
? Et au regard des résultats du premier tour des élections
présidentielles en France, où la question de la sécurité
est pensée en termes de délinquance des jeunes étrangers,
les marches exploratoires ne sont-elles pas un moyen pour les habitants
de s'approprier de cette question et de mieux mesurer, voire minimiser,
l'ampleur des problèmes ?
(1) Politique visant à améliorer
le partenariat entre le maire, le préfet et la police qui se
met en place dans toutes les villes de France depuis 1997 à
la suite de la création de la police de proximité
(2) La loi insistait pour que les listes électorales soient
paritaires dans les villes de plus de 3500 habitants, mais ne disait
rien sur la composition des bureaux municipaux. Aussi, on constate
que si 47 % des conseillers municipaux sont des femmes, elles sont
beaucoup moins nombreuses à être adjointes (il n'y a
pas de chiffre, mais l'observation faite sur 10 villes en France ne
donne qu'une approximation de 20%) et encore moins à être
maire (environ 10%). Les postes à responsabilité restent
donc pour l'essentiel entre les mains des élus masculins.
(3) Notons cependant que certaines catégories sont admises
à propos de certaines politiques, telles les catégories
d'âge , alors que d'autres sont moins légitimes, comme
la catégorie de sexe
(4) En effet, il semble qu'allier différence sexuelle et universalisme
s'est fait au détriment d'une réflexion sur l'action
politique. Au moment de la mise en place de la loi sur la parité,
il a fallu justifier de la particularité de la différence
sexuelle, afin d'éviter que les autres groupes sociaux n'aient
de revendications communautaires. Une rhétorique différentialiste
s'est mise en place pour légitimer la venue des femmes en politique.
Néanmoins, les femmes élues sont rarement des féministes
et aujourd'hui, pour la majorité, le débat sur la parité
est clos.
(5) J'ai participé aux marches exploratoires dans ces deux
arrondissements et mené des entretiens avec les organisatrices.
Malheureusement, je n'ai pas encore mené d'entretiens approfondis
avec les participantes, mais j'ai déjà pu récolter
quelques-unes de leurs impressions durant les marches elles-mêmes.
Un autre arrondissement va mettre en place des marches exploratoires,
mais elles seront centrées sur les enfants et les rythmes scolaires.
L'élue en charge de l'égalité entre les hommes
et les femmes est aussi en charge des " bureaux des temps ".
Cette politique importée d'Italie a été pensée
à Paris autours des rythmes scolaires. C'est la raison pour
laquelle, cette élue pense en ces termes-là. Mais ces
marches ne sont qu'à l'état de projet pour le moment.
(6) Si verts et PS font partie de la gauche plurielle, il faut noter
que dans la pratique les verts reprochent aux membres du PS de trop
obéir à l'appareil, et que ces derniers estiment les
verts ingérables. Ainsi, les relations entre les membres de
la majorité municipale est très tendue.
(7) Le préfet de police a écrit une lettre à
la maire du 12e lui disant qu'en aucun cas les marches ne seraient
considérées comme un outil fiable de diagnostic.
(8) Ainsi, selon les dires de cette organisatrice, les membres des
services peuvent se rendre compte des problèmes existant dans
la ville, tout comme ils peuvent expliquer aux habitantes ce qui est
envisageable ou pas comme modification.
(9) Une organisatrice affirme que c'est parce qu'il est difficile
de faire venir des personnes engagées et intéressées.
Le 12e arrondissement est un quartier où la vie associative
est très faible.
(10) Ce que confirme une des organisatrices du 12e arrondissement
lorsqu'elle dit que les élus riaient d'elle, jusqu'au jour
où ils ont vu que les télévisions étaient
présentes.
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